Préambule :

Ce récit est basé sur des faits réels. Les noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes.

              Nous sommes en juin 2007. Trois logements de l’Accueil d’abord sont libérés car 3 familles partent pour intégrer, l’une un HLM, les 2 autres le dispositif mis en place pour le logement de personnes régularisées (SLR) qui ne sont pas encore autonomes, mais en bonne voie d’intégration.

              L’accueil d’abord dispose d’une liste de familles en attente d’expulsion de CADA ou à la rue, signalées notamment par les assistantes sociales de secteur ou des associations. Nous n’accueillons que des familles en situation très précaire et déboutées du droit d’asile, c’est-à-dire sans papiers et sans ressources, (excepté l’aide modeste, mais précieuse, du Conseil Général pour les enfants).

              Dans cette liste, nous avons remarqué 2 guinéennes avec chacune 2 enfants. L’une est sur le point d’être expulsée du CADA, l’autre loge très provisoirement chez des compatriotes… Nos logements, mis à disposition par la ville de Nantes, sont grands (T3 ou T4), et l’un d’eux pourrait convenir à ces femmes avec leurs enfants si elles en sont d’accord. Nous en parlons à chacune d’elles. Elles acceptent de se rencontrer. Après leur entretien, Nabintou D. et Stella B. acceptent de cohabiter avec leurs enfants en âge scolaire (maternelle et primaire).

              Nous faisons le nécessaire pour que les enfants puissent faire leur entrée à l’école, juste à côté, car elles sont logées dans un ancien logement d’instituteur, attenant à l’école. Comme toutes les familles, elles sont accompagnées par un référent et l’assistante sociale de l’Accueil d’abord….

              Nabintou nous dit que son mari, Boubacar, a été expulsé en Guinée… mais qu’il lui a promis de revenir, car c’est elle qu’il aime, et qu’il veut retrouver ses enfants…

Nabintou et Stella ont reçu un OQTF (Ordre de Quitter le Territoire Français). Nous entamons donc, avec un avocat, une procédure judiciaire pour contester cet OQTF, en faisant valoir notamment que leurs filles seraient excisées, si elles retournaient en Guinée. Le tribunal valide l’OQTF, en précisant qu’elles devaient quitter le territoire français vers le pays africain de leur choix… L’avocat leur demande alors d’écrire une lettre aux ambassades africaines pour demander l’asile. Les réponses de ces pays sont du même type : « Nous ne pouvons pas vous accueillir, c’est à la France de le faire, c’est votre premier pays d’accueil » … Retour au tribunal ; au bout du compte, l’OQTF est annulé et ces deux femmes obtiennent un titre de séjour provisoire. La vie devient plus facile. Elles peuvent travailler et se former. Nabintou suit des cours sur un micro-ordinateur, puis une formation pour devenir « hôtesse de caisse ».

Nabintou reçoit de temps en temps des appels téléphoniques de son mari. De retour en Guinée, sa famille a voulu le marier avec une autre femme, ce qu’il a refusé. Boubacar s’en est donc allé au Niger pour travailler et gagner un peu d’argent afin de tenter de revenir en France. Parcours difficile où il a été temporairement incarcéré et maltraité dans une prison africaine.

En octobre 2008, Boubacar téléphone à sa femme qu’il est arrivé dans le sud de la France. Elle est toute excitée, joyeuse et craintive à la fois, de le revoir.  Trois jours plus tard, en tant que référent de la famille je frappe à la porte du logement. Hésitations, puis un timide : « C’est qui ? » La porte m’est ouverte, et Nabintou me dit : « Il est arrivé, mais il est marqué ». Il dort, car il est épuisé. Pas question pour moi de le déranger… mais je comprends qu’il a des problèmes de santé. Boubacar est clandestin, la prudence est donc de mise. 48 heures plus tard, ils vont à la Pastorale des migrants. La responsable, voyant l’état de ses jambes et de ses mains, brulées par le sel, le soleil et le vent lors de sa traversée de la Méditerranée … le fait admettre au CHU (à la Permanence d'Accès aux Soins de Santé = PASS). Il y est soigné.

Son épouse est régularisée, mais, lui est considéré comme clandestin. Nous entamons donc la constitution d’un dossier pour obtenir un titre de séjour, comme « étranger malade ». Il est finalement régularisé en avril 2009.

Les deux familles ont quitté l’appartement début juillet 2009 pour être logées temporairement par l’association Saint-Benoît Labre à Rezé, avant d’intégrer un HLM. Il était temps que chaque famille prenne son autonomie. Avec l’arrivée de Boubacar l’équilibre était rompu et mettait en péril la cohabitation de ces deux femmes avec leurs enfants. …

Nous* avons été émerveillés par la résilience montrée par ces deux femmes, par l’énergie et l’espoir de Nabintou dans le retour de son mari. L’amour finalement a vaincu les frontières des pays et les exclusions administratives…. Mais au prix de quelles souffrances et de quels coûts humains et financiers ???

 

* Yves Michonneau (Accueil d’abord…), Annick Bretéché et Catherine Gaschignard (Pastorale des migrants),